L’échec de la prévention des dégâts de loups sur l’élevage en France

Comment l’expliquer et quelle piste de solution ?

Les chercheurs du réseau inter-organismes COADAPHT, fondé en 2016 par l’Inra, ont dressé le bilan de 25 ans de présence des loups en France et de leurs impacts sur l’élevage. Les loups sont présents sur un tiers de la France, avec 72 meutes dans les Alpes. L’effectif annuel d’animaux prédatés augmente linéairement depuis 11 ans et constitue un record en Europe, en dépit des moyens de protection élaborés (chiens, aides-bergers, parcs de nuit). L’échec est patent, les coûts publics et privés explosent. Espèce strictement protégée sur un territoire occupé par de multiples humains, il semble que les loups en France n’associent plus le bétail aux humains et les humains au danger. Par expérience ailleurs dans le monde, apparaît la nécessité de rétablir d’urgence des relations plus systématiques de réciprocité, y compris avec de la régulation létale ciblée, afin de restaurer des relations plus acceptables.

Publication INRA d’origine

Contexte et enjeux


La France a signé en 1989 la Convention de Berne relative à la conservation de la vie sauvage et du milieu naturel en Europe, puis elle a ratifié en 1992 la Directive de l’UE Habitat-Faune-Flore. Parmi les espèces classées ‘strictement protégées’ en France : le loup. Notre pays s’est donc engagé vis-à-vis de l’UE à accueillir et voir se développer sur son territoire une population de loups « en état de conservation favorable ». Les premiers loups sont arrivés depuis l’Italie et se sont établis au Parc Naturel du Mercantour, où leur présence n’a été révélée qu’en 1993 et lorsqu’une première meute s’y était déjà formée. Depuis, ils se sont reproduits (taux actuel estimé : +20% par an) et ils ont gagné environ un tiers du pays : presque tout l’est de la France, du Mercantour aux Vosges et à la Meuse, l’arc Méditerranéen, mais aussi le sud du Massif central et les Pyrénées. Les meutes, au nombre de 72 (dont trois transfrontalières) en sortie d’été 2018, sont aujourd’hui toutes dans les Alpes. La densité de ces meutes est grande, car devenue comparable à celle du Greater Yellowstone Ecosystem aux États-Unis. Le Sud-est de la France, avec son étendue et quasi contiguïté de Parcs nationaux et régionaux, est un espace jugé très favorable à la dispersion des loups en Europe. Mais il se trouve que ces espaces sont aussi, et depuis des siècles, occupés et entretenus par l’élevage agropastoral, qui a largement contribué à façonner la richesse biologique des paysages, dont les habitats favorables à bien autres espèces sauvages, également protégées.

 

Les systèmes d’élevage du Sud-est pratiquent généralement le pâturage à l’année, y compris avec transhumance hivernale, dans des paysages souvent accidentés, embroussaillés et boisés, ce qui les rend très vulnérables à la prédation. C’est pourquoi, au fil des « Plans loup » nationaux successifs, l’État français a incité les éleveurs à se protéger, avec des techniques inspirées de pays où les loups ont toujours été présents : chiens de protection, clôtures sécurisées, présence humaine renforcée, enclos de nuit systématiques. Le budget alloué à la protection des troupeaux (80% des coûts) et à l’indemnisation des victimes atteint aujourd’hui 30 millions d’euros par an. Suite à de tels efforts, et vu également l’abondance des proies sauvages, et notamment celles en ongulés, la situation a-t-elle été rendue satisfaisante pour les éleveurs ? Nullement. L’intensité et la dynamique de prédation sur les élevages en France reste qualifiée de « hot spot » par les experts de l’UE. Depuis l’origine, 90% des dégâts de loups restent concentrés dans les départements alpins et de Provence, où la quasi-totalité des éleveurs ont pourtant adopté depuis des années les moyens de protection. Comment l’expliquer ?

 

L’INRA, ayant déjà consacré 30 à 40 ans à produire des connaissances sur les territoires et les systèmes d’élevage agropastoraux, se devait de ne pas ignorer la situation. Le département SAD a constitué en 2016 un réseau pluridisciplinaire et inter-organismes de chercheurs : COADAPHT (Coadaptation entre Prédateurs et Humains dans leurs Territoires). En 2017, ce réseau a dressé le bilan sur 25 ans suite au retour des loups, comparé avec des situations dans d’autres pays, tenté d’expliquer l’échec des mesures de protection des troupeaux en France, et enfin suggérer une piste de solution.

Résultats

Avec environ 500 loups présents aujourd’hui sur un tiers de la France métropolitaine, la prédation occasionne aujourd’hui près de 15 000 victimes d’élevage par an (ovins, bovins, caprins, équins…), si l’on comptabilise aussi les animaux disparus suite aux attaques. C’est apparemment un record en Europe. De plus, le nombre de victimes est en croissance linéaire depuis 11 ans : +1000 animaux tués par an. La prédation impacte donc fortement les systèmes d’élevage agropastoraux, que ce soit en montagne, en collines ou même dans les plaines. Sur l’arc alpin, espace où les loups sont présents depuis 20 à 25 ans, plus de 90 % des attaques réussies se déroulent dans des élevages ayant adopté les moyens de protection préconisés. Depuis une dizaine d’années, on observe aussi que les attaques s’opèrent de plus en plus près des fermes, villages et routes, de nuit comme de jour, et jusque dans les parcs de nuit à bétail. Selon les chercheurs, la raison est à chercher du côté du caractère très intelligent, opportuniste et particulièrement adaptable de ces prédateurs, lorsqu’ils sont placés sous statut légal d’espèce strictement protégée. Au fil des années, ils ont appris à contourner les moyens de protection, et surtout à ne pas craindre les humains généralement non autorisés à les repousser aussi, et activement, à l’aide d’un fusil. Cette situation engendre, soit l’abandon de territoires pâturés de longue date mais devenus bien trop vulnérables, soit une surenchère dans les moyens de protection, telle l’accumulation de chiens de protection (jusqu’à plus de 10 chiens par élevage), ce qui rend souvent ces espaces infréquentables par d’autres usagers et inquiète aussi beaucoup les maires. La situation est analogue dans plusieurs autres pays d’Europe, voire même partout ailleurs dans le Monde, lorsque des prédateurs protégés n’assimilent plus les humains et leurs activités à un réel danger. Il apparaît donc urgent de réussir à instaurer en France, ou de rétablir si l’on considère l’échelle des siècles, des relations de réciprocité avec les loups, comportant de la régulation létale, prompte et ciblée. Ré-inculquer la crainte des humains aux loups, et notamment des humains proches des troupeaux, devrait redonner du sens et de l’efficacité aux moyens de protection non létaux (clôtures électrifiées, chiens, outils d’effarouchement…), en tant que signal de rappel du danger. Sans cette régulation, la résilience de nos élevages d’herbivores en plein air est profondément remise en question, sans parler de la viabilité des métiers d’éleveurs et bergers.

 

Perspectives

Les travaux scientifiques qui permettraient de mieux informer ou de conforter les pistes de solutions gagneraient à privilégier le recueil et l’analyse des savoirs et savoir-faire des acteurs de terrain dans différentes régions du monde. Plutôt que de simple coexistence, il s’agit d’un processus dynamique de coadaptation entre humains et loups, qui doit donc être étudié en conditions réelles et en n’omettant pas les effets de contexte. En science, il devient urgent de traiter des capacités adaptatives des loups, mais aussi, et de concert, de celles des troupeaux et des humains qui en ont la responsabilité. Certaines formes de gestion adaptative en milieu réel mais soigneusement conçues peuvent être considérées comme des quasi-expérimentations, avec des chercheurs privilégiant des enquêtes et suivis de terrains comparés. Vu l’étendue et la diversité des espaces déjà occupés par les loups dans le monde, les conditions à étudier sont nombreuses et riches d’enseignements lorsque les résultats sont rigoureusement contextualisés et présentés comme tels, sans excès de généralisation. Des savoirs et savoir-faire expérientiels existent. Ils peuvent être recueillis et leurs efficiences comparées par des approches relevant de l’ethnoécologie et de la zootechnie-système.

Valorisation

Le bilan à 25 ans de présence des loups en France, avec ses impacts directs et indirects en élevage, a déjà reçu fort bon accueil, y compris à  l’international. Des collègues allemands, italiens, suisses et slovènes, ont estimé qu’il leur paraissait tout particulièrement pertinent de s’en inspirer afin de ne pas reproduire, par exemple à l’Est de l’arc alpin où s’installent actuellement les loups, la situation vécue à l’ouest, en notamment en France. Il en va de même dans le nord de l’Europe, de la Belgique à la Norvège, où les chercheurs de COADAPHT ont été conviés à témoigner de leurs analyses. Après visites de terrains comparés au sein de l’UE, des élus au Parlement européens ont convié les chercheurs à venir partager, à Bruxelles, leur analyse de situation et suggestion de piste de solution. Enfin, des universitaires et gestionnaires de territoires nord-américains, spécialistes de la conservation des grands carnivores et de la mitigation des conflits avec l’élevage, nous sollicitent également. Plusieurs publications en langue anglaise sont à ce titre actuellement soumises ou sous presse.

Références bibliographiques

– Meuret M., Garde L., Moulin C-H., Nozières-Petit M-O., Vincent M., 2017. Élevage et loups en France : historique, bilan et pistes de solution. Inra Production animales, 30(5) : 465-478. lien
– Lescureux N., Garde L., Meuret M., 2018. Considering wolves as active agents in understanding stakeholder perceptions and developing management strategies. In: Tasos Hovardas (ed.), Large carnivore conservation and management: Human dimensions, Routledge, London: 147-167.
– Meuret M., Lescureux N., Garde L., 2018. Reciprocal relationships between humans and wolves as a way to keep wolves at distance from livestock. Invited Key-Note Conference at the 1st European Symposium on Livestock Farming in Mountain Areas, June 21 2018, EURAC Research & Freie Universität Bozen/Libera Università di Bolzano, Bozen-Bolzano, Italy.

 

Contact


Michel Meuret, UMR SELMET, Département SAD, Centre Occitanie-Montpellier

(c) Michel Meuret

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